Mes lectures, la musique que j'aime, principalement...Quelques trucs sexy aussi (pas vrai, mais ça booste la visibilité du blog! ) ;-)
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EXTRAIT:
"D'abord il se fait désirer.
Il donne un rendez-vous. Toujours loin dans le temps. Toujours incertain. Car, pour se rendre précieux, il a fait courir la rumeur que ses nombreuses responsabilités le contraignent parfois d'annuler. C'est faux mais qui le sait ? Du coup, ce n'est plus Hitler qui attend la foule mais la foule qui attend Hitler. Qui l'espère.
Le jour dit, il met en scène son apparition. Il exige que le lieu de réunion quel qu'il soit, ait perdu son aspect ordinaire ; des drapeaux, des bannières, des rangées de chaises, des pyramides de tribunes, des haut-parleurs, des projecteurs lui ont ôté son aspect habituel ; la foule entre dans un quotidien métamorphosé, embelli, réenchanté. Ensuite, il se fait attendre. Il organise avec précision son retard. Il a calculé le temps exact nécessaire à une foule pour devenir tendue, impatiente, sans être bafouée ni furieuse. Il sait alors entrer rapidement et bondir sur la tribune tel une solution.
Il bouge vite. Ses gestes sont précis, nerveux. Il sait qu'il doit surprendre par son énergie. La foule ne le connaît que par ses effigies, ses photographies lentes et silencieuses, élaborées avec son ami Hoffmann, qui le font paraître noble et pensif. Maintenant, il doit, en quelques secondes, montrer les qualités opposées. C'est à ce prix-là qu'on fascine, à ce prix-là qu'on est une star. Il le sait, il a étudié les vedettes de cinéma. Seule la cohabitation des extrêmes dans une même personne entretient l'appétit de la foule.
Greta Garbo règne sur le monde car sa beauté hautaine, polie, digne d'une statue antique, est contredite par ses gestes embarrassés de femme trop grande qui a honte de dominer, ses pas de danseuse maladroite qui va tomber, ses regards émus d'être trop sensible, sa nuque d'oiseau blessé. Hitler travaille dans les mêmes zones de contraste : après avoir imposé l'image d'un visionnaire calme aux yeux d'azur, au physique alangui, perdu dans des rêveries sublimes, il va montrer, en chair et on os, une énergie coupante, mordante, virtuose, fébrile donnant l'idée qu'une invincible force le dépasse lui-même.
Il est là. Il fait face à la foule. Ce ne sont encore que les préliminaires.
La foule est une femme ; la femme est longue à venir ; Hitler est un grand amant parce qu'il est encore plus lent qu'elle. Dès le départ, il livre des arguments, des idées, mais il donne peu. Il traîne. Il retient. Il veut créer l'envie dans la foule. Il veut qu'elle s'ouvre. Il garde ses assauts pour plus tard. Par contre, lorsqu'il s'échauffera, il sera fort, bandant, inépuisable.
En amour, on appelle ça un étalon ; en politique, un démagogue."
8 octobre 1908... Adolf Hitler: recalé.
Que se serait-il passé si l'Ecole des Beaux-Arts de Vienne en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, cette minute là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d'artiste ? Cette minute-là, aurait changé le cours d'une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde.
Dans ce roman, Eric-Emmanuel Schmitt fait un parallèle entre la vie d'Hitler et celle qu'il aurait pu avoir s'il avait été accepté aux Beaux Arts et s'il avait fait d'autres choix dans la vie. Le but du jeu est de montrer qu'on ne naît pas monstre, mais qu'on le devient. Hitler avait un beau rêve : être peintre. Jusqu'à son échec, il était quelqu'un de fréquentable. D'étudiant, il est devenu pauvre. De cette exclusion est née la rancoeur . Son intégration à la société s'est faite par la guerre. Du coup, à ses yeux, la guerre est devenue un principe de l'existence.
Tout au long du livre, on passe de la vie du véritable Hitler, lente accumulation de frustrations qui le mèneront à la folie meurtrière, à celle d'Adolf H. peintre de grande renommée, aussi sensible qu'Hitler est impitoyable et calculateur.
"La part de l'autre" montre comment se fabrique un homme et comment d'une même souche peuvent naître deux individus totalement différents. En humanisant Hitler, l'auteur montre que le monde aurait pu être tout autre et que chacun de nous renferme un Hitler en puissance, une possibilité de faire le mal. Cette part que la plupart des hommes cache sans cesse, refoule, est considérée ici comme un prélude à la guerre, à la mort. L'auteur en abordant cette réflexion essaie de comprendre, sans justifier, afin de ne plus jamais voir se reproduire un tel drame sur notre planète.
Il nous montre la folie d'un homme et de tous les autres qui le suivent, l'appuient, l'épaulent. Il nous montre aussi quelles abominations furent commises sous le régime nazi. Et ce rappel de l'histoire n'est pas des plus agréables à lire. Eric-Emmanuel Schmitt appuie là où ça fait mal. On se prend aussi à imaginer ce qu'aurait pu être la seconde moitié du 20ème siècle si il n'y avait pas eu Hitler. Et ça donne le vertige.
Un livre qui fait réfléchir, en rappellant comment un infime détail dans le cours d'une vie peut infléchir totalement le cours d'une existence.